L’animal otage

Un texte remarquable de lucidité :

« Les sociologues américains se bornent à voir dans la prolifération des animaux d’agrément une conséquence du célibat qui, aujourd’hui, aux États-Unis, est la condition de près de la moitié des hommes et des femmes. L’animal, on le sait, nous aide à supporter la solitude et, attendant presque tout de nous, répond à notre besoin de protéger et de plier à l’obéissance au moins un être vivant. En fait, les couples adoptent autant d’animaux que les célibataires, et il se peut que l’indépendance de plus en plus grande de la jeunesse, en empêchant les parents d’exercer autant que jadis leur affectueuse autorité, ait amené nombre de familles à se tourner vers les animaux domestiques, dont la docilité est plus facile à obtenir.

(…) Contrairement à ce que peut faire croire une analyse sommaire du goût de l’homme d’aujourd’hui pour les animaux, ceux-ci ne représentent pas pour lui le moyen d’une évasion mentale vers le monde extérieur ou le monde antérieur, c’est-à-dire le monde qui s’étend hors des villes et des zones industrielles, le monde champêtre et, en un mot, édénique. Ils constituent plutôt la preuve que la vie, sous sa forme brute, peut subsister dans le milieu apparemment hostile créé par la civilisation. Domestique, l’animal est entrainé par l’homme au fond de son enfer, afin de démontrer que ce dernier est, après tout, supportable. L’animal domestique, dans nos grandes villes, est, en quelque sorte, un cobaye, un otage.

(…) Dans l’amour que nous portons à un animal domestique, il y a toujours transfert, et, comme il ne s’agit que d’un déplacement de notre être intérieur, introversion. C’est la raison pour laquelle l’attachement à un animal domestique est un recours aussi important pour les habitants des grandes villes, contraints à une vie dépersonnalisante. En aimant un animal, on s’aime soi. L’amour du semblable est sollicitation, attente de la réponse qui peut ou doit venir de l’autre. Il n’y a mouvement vers autrui, extériorisation, don, échange, qu’à travers l’identité. L’amour qu’on a pour un animal, objet inapproprié, artificiellement humanisé, est en circuit fermé ; on s’y économise. Il traduit toujours un besoin de sécurité, un certain refus de la vie. On ne peut donc s’étonner de le rencontrer chez tous les êtres faibles, les enfants, les femmes âgées et seules, notamment.

(…) Les progrès de la zoophilie sont loin d’apparaître comme un signe de la bonne santé morale de la population de nos pays industrialisés. Il est possible qu’une subtile dénaturation, une insensible désanimalisation de l’animal, due à son long asservissement à l’homme, aux interventions multiples de ce dernier dans son existence, son évolution, ait favorisé ce phénomène. »

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À propos de Michelle Julien

Essayiste, documentariste

Publié le août 30, 2014, dans Uncategorized. Bookmarquez ce permalien. 3 Commentaires.

  1. Bonjour,

    Vous écrivez : « En aimant un animal, on s’aime soi »…Philosophie du café du commerce ! Aimer quelqu’un, (humain) c’est souvent s’aimer soi !
    Vous dites que ce texte est remarquable de lucidité et pourtant vous ne citez pas l’auteur…A moins que votre modestie vous ait poussé à garder l’anonymat !!
    Si vous êtes d’accord avec ce texte, c’est donc que vous l’avez compris et dans ce cas, je souhaterais que vous justifiez ceci : « Les progrès de la zoophilie sont loin d’apparaître comme un signe de la bonne santé morale de la population de nos pays industrialisés. Il est possible qu’une subtile dénaturation, une insensible désanimalisation de l’animal, due à son long asservissement à l’homme, aux interventions multiples de ce dernier dans son existence, son évolution, ait favorisé ce phénomène.  »

    Merci
    Dominique Joron

    • bonjour, ce texte n’est pas de moi – mais d’un auteur qui a d’ailleurs écrit bcp sur les animaux, sur les bouchers, les abattages… je suis en train de travailler sur cette thématique – permettez que je revienne vers votre commentaire quand j’aurai fini. Merci de votre patience

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